Le dictateur

- Titre original : The Great Dictator.
- Origine : Etats-Unis - Noir & Blanc - 2 h.
- Date de sortie France : avril 1945.
- Production : Charlie CHAPLIN.
- Réalisateur et Scénario : Charlie CHAPLIN.
- Casting : Charlie CHAPLIN, Paulette GODDARD, Jack OAKIE
- Musique : Charlie CHAPLIN, inspiré de WAGNER et BRAHMS.
- Box-Office France : 8.028.720 entrées.
- Sortie DVD : 20 août 2001 (réédité fin 2002 chez MK2).
- Lien Internet : http://users.swing.be/goodlook/tpphist.htm

 

 

 S'inspirant d'une idée d'Alexander Korda, Chaplin annonce en 1938 qu'il prépare un film sur Hitler. Chaplin jouera le rôle du dictateur et d'un barbier juif. Ce premier scénario provoque des réactions immédiates en Allemagne, où l'on n'admet pas que le Führer soit ridiculisé sous les traits d'un "petit juif méprisable, mesquin et avide", ainsi que le qualifiera Goebbels. Sous la pression des milieux diplomatiques allemands, Chaplin abandonne son projet. Dans les premiers mois de 1939, cependant, Chaplin écrit un deuxième scénario, l'un des plus élaborés jamais écrit pour un film d'Hollywood, qui lui vaut des lettres de menaces de la part des organisations pro nazies et une mise en garde de la Commission des activités anti-américaines, qui enquête alors contre tous ceux qui manifestent pour la cause alliée. Devant la virulence de l'offensive isolationniste suscitée par la récente déclaration de guerre en Europe, Chaplin doit pendant quelques mois interrompre la réalisation de son film. Le dictateur (The Great Dictator en version originale) sera présenté à New York le 15 octobre 1940

L'avertissement placé en ouverture du film déclare au public, parodiant la fameuse formule : "Toute ressemblance entre le barbier juif et le dictateur Hynkel est due à une pure coïncidence".

LE FILM

La première partie du film se déroule sur le front. Après quelques actions plus ou moins heureuses, le barbier, qui évoque le héros de Charlot soldat, se retrouve aux commandes d'un avion que le capitaine Schultz (Reginald Gardiner), blessé, a dû abandonner. Charlot ne parvient pas à redresser la situation, et l'avion s'écrase. Les deux occupants s'en sortent, mais le barbier ne se souvient plus de rien. Pendant ce temps, Adénoïde Hynkel arrive au pouvoir en Tomania.

 
 Revenu dans sa boutique, le barbier reprend conscience et tombe amoureux d'Hannah, la jeune orpheline que joue Paulette Godard. Le répit sera de courte durée. Devant l'antisémitisme montant, Schultz, qui a pris le parti des juifs, se réfugie dans le ghetto. Alors qu'il essaie de convaincre plusieurs de ses habitants de supprimer le tyran, les soldats font irruption, obligeant Schultz et le barbier à prendre la fuite. Ces derniers seront pris et jetés dans un camp, tandis que, de son côté, Hannah parvient à se réfugier en Austerlich, pays voisin qu'Hynkel projette d'envahir. Pour cette opération, Hynkel voudrait obtenir l'accord de Napaloni (Jack Oakie), dictateur de Bactérie, qu'il invite à lui rendre visite. Un accord conclue l'entrevue.

Pendant ce temps, le barbier et Schultz, évadés et revêtus d'uniformes d'officiers supérieurs, parviennent dans une petite ville où des troupes sont massées dans l'attente du dictateur. Mais c'est le barbier qui arrive et qui est pris pour Hynkel. Ce dernier, qui chassait le canard à bord d'une petite barque, a été entre-temps arrêté par ses propres soldats qui l'ont confondu avec le barbier évadé !

L'invasion d'Austerlich est devenue une réalité. Des tanks sortent des meules de foin, et Hannah est malmenée par des soldats qui s'installent dans sa ferme. La capitale, soumise, attend le conquérant, qui doit prononcer un discours. Mais ce sera le barbier que l'on verra monter péniblement à la tribune, où s'inscrit en lettres gigantesques le mot "liberté", et qui, sous l'oeil soupçonneux de ses lieutenants Garbitsch et Herring, lancera un vibrant appel à l'humanité. Le visage de l'orateur se fond alors pour laisser apparaître celui d'Hannah, qu'un sourire d'espoir irradie.

 

 

Chaplin a pris dans ce film le parti de la bouffonnerie, faisant d'Hynkel et de Napaloni des fantoches. Leur rencontre sera l'occasion d'incidents burlesques avec tartes à la crème parfaitement orchestrés. Le barbier, qui reprend à quelques détails près le costume de Charlot, se trouve une nouvelle fois le héros d'un combat à la David et Goliath, que mimait à l'heure du sermon le Charlot du Pèlerin. Ce prêche annonçait le discours final du Dictateur. Entre-temps, le cinéaste est passé au parlant, et l'histoire a rendu le verbe à la fois destructeur et dérisoire.

la scène inoubliable du globe terrestre est inouliable : Hynkel jongle avec une mappemonde, accumulant des postures ridicules. Le personnage est d'abord démoniaque : il s'avance, conquérant, vers la mappemonde. Une fois le globe éclaté, Hynkel pleurniche comme un enfant contrarié. Sa folie est de considérer le monde comme un jeu!


Les critiques faites à Charlot vont concerner précisément le discours final, jugé grandiloquent, trop long -il dure quand même six minutes- et d'un humanisme à bon marché. D'autres lui reprocheront d'avoir désormais un message, comme Louis-Ferdinand Céline qui exprimera cette opinion au moment de la sortie d'Un roi à New York dans une interview parue dans Télémagazine : "Avant le parlant, Charlie Chaplin était admirable. Aujourd'hui, il est minable. Il s'obstine maintenant à faire de la philosophie. Il a un message. C'est drôle, n'est-ce pas ?".

"Je suis navré mais je ne désire pas être empereur. Ce n'est pas mon affaire. Je ne veux ni régenter ni conquérir quoi que ce soit. J'aimerais aider chacun si possible, les chrétiens, les juifs". Tels sont les premiers mots de cet appel au combat pour la liberté. L'exhortation faite aux soldats, présentés jusque-là comme des automates mécanisés par Hynkel : "Vous n'êtes pas des machines ! () Vous êtes des hommes !" prolonge non sans emphase le propos contenu dans Les temps modernes. Le dictateur n'est cependant pas un film de propagande à la manière de Charlot soldat. Il se veut éminemment politique, transcendant le contexte politique. Et c'est Chaplin lui-même qui, à travers la bouche du barbier, nous livre la leçon que son personnage et lui retirent de leurs aventures passées.

La dernière partie du discours s'adresse sur un ton prophétique à Hannah : "Où que tu sois, Hannah, lève les yeux ! Lève les yeux, Hannah, les nuages se dissipent. Le soleil les transperce. Nous sortons de l'obscurité pour entrer dans la lumière ! Nous entrons dans un monde nouveau un monde meilleur où les hommes s'élèveront au-dessus de leurs appétits, de leur haine et de leur brutalité. Regarde, Hannah ! On a donné des ailes à l'âme humaine et enfin l'homme commence à s'élever. Son âme s'élève vers l'arc-en-ciel, dans la clarté de l'espérance, vers l'avenir, vers l'avenir glorieux qui t'appartient qui m'appartient, comme à chacun de nous tous ! Lève les yeux, Hannah ! Regarde vers le ciel, Hannah, as-tu entendu ? écoute !".

Hannah, le prénom de la jeune juive incarnée par Paulette Goddard, est aussi celui que portait la mère de Chaplin. Le film a donc relancé le débat sur les origines juives du cinéaste, qui déclare en 1940 : "Je ne suis pas juif. Je n'ai pas une goutte de sang juif. Je n'ai jamais protesté quand on disait que j'étais juif car j'aurais été fier de l'être". Mais en 1946, il fait la remarque suivante : "On dit de moi : "Chaplin est juif". C'est vrai je ne l'ai jamais nié. Mais je ne l'ai jamais souligné".

Quoi qu'il en soit, Chaplin a voué au peuple juif une réelle admiration, qui transparaît particulièrement dans le rôle d'Hannah, jeune orpheline élevée dans le ghetto. Il la dote d'une bravoure, d'une pugnacité, même, qu'il est rare de voir attribuer publiquement aux juifs à cette époque.

LES RÉACTIONS

Lors de sa sortie en France en 1945, Le dictateur ne laisse pas indifférente une population qui a été concernée avec une telle violence par les événements dont ce film s'inspire. Mais pour ses reprises en 1958 et 1972, ce chef-d'oeuvre fit enfin l'unanimité.

Certains l'ont d'abord vu comme un véritable brûlot politique (que le film assumait). "Peut-être certains spectateurs seront-ils déroutés par ce film. Ils attendaient une farce et Charlot leur apporte un message. Il est symptomatique que Chaplin se tourne si résolument vers les problèmes de notre temps et souligne avec tant de netteté la portée politique du cinéma" (La Marseillaise, 1945).

"Aujourd'hui, en revoyant Le dictateur, nous nous demandons comment des peuples entiers ont pu prendre au sérieux ces deux fantoches ridicules : Hitler et Mussolini. Car le plus ahurissant, c'est que la charge n'est même pas grossière. Regardez ces bandes d'actualités de l'époque : ils étaient comme ça !" (Télérama, 72).

Mais parfois le film fut également mal perçu, comme par le Populaire qui déclarait, à la sortie du film, qu'il s'agissait d'"une caricature très appuyée du nazisme s'accommodant mal de grosses clowneries, des pots de peinture ou de crème fouettée jetés en pleine figure, des coups de poêle à frire sur la tête de tout l'attirail habituel qui a toujours souligné le comique réel de Charlot ( ). Nous avons connu de trop près l'horreur et l'atrocité du drame. Notre esprit se refuse, pour l'instant, à le voir traité en parodie, celle-ci fût-elle parée de tout le génie de Charlie. Il convient toutefois d'ajouter que Le dictateur fut tourné en 1939. C'est une explication et, dans une certaine mesure, une excuse".

Extraits d'un texte de Gersende Bollut